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Gironde : tout le cap Ferret a débattu de l'érosion

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« On dit qu’ils vont tout détruire ! » ; « J’habite sur le front de mer je suis inquiet ». Ou encore : « les années passent et rien ne bouge, sauf le trait de côte ». Dans la salle des fêtes de Lège-Cap-Ferret, où s’est tenu jeudi soir un débat sur l’érosion, le public est venu chercher des réponses concrètes à la menace qui guette leurs habitations. Face à eux, une table d’experts, une table d’habitants du cap Ferret et une table d’élus ont balayé pendant près de 2 h 30 toute la complexité du problème.

La soirée a débuté par une comparaison simple, mais parlante. Sur l’écran géant, deux cartes : à gauche la pointe du cap Ferret en 1950 et à droite, la même pointe, 60 ans après, avec une plage considérablement réduite. « Le trait de côte recule en moyenne de 2,5 mètres par an en Gironde », lance Cyril Mallet, ingénieur en risques côtiers à l’Observatoire de la Côte Aquitaine. À ses côtés, Alain Féral, ancien chef du bureau d’études du Port de Bordeaux et Camille André, chargé de missions risques littoraux au GIP Littoral Aquitain évoquent les études et les modes de calcul de l’évolution de l’érosion. Dans le public, les premières remarques fusent : « c’est bien beau tout ça, mais ça prend combien de temps pour formuler des solutions ? », entend-on dans l’assemblée. Camille André l’admet, c’est long, mais cela est dû à la multitude des facteurs à prendre en compte. Et encore, certains ne seraient pas suffisamment anticipés, selon un spectateur reprochant aux experts de ne pas citer les rapports du GIEC et la montée des océans. Un autre spectateur, fier d’apporter selon ses termes « une note d’exotisme », propose un pas de côté, pertinent. Il compare la fermeture de la pointe décrétée par l’état d’urgence en février dernier aux propriétaires condamnant les passages publics chez lui, en Martinique, une perche tout droit tendue à Chantal Carrère-Cuny vice-présidente de l’Association de propriétaires des « 44 hectares ».

Les habitants s’organisent

« On est heureux d’accueillir les touristes », déclare-t-elle, suscitant une vague de réactions dans le public. « Si c’est vrai… mais pas en voiture », précise-t-elle. Dans l’assemblée, le « repli sur soi » des propriétaires de la pointe du Cap-Ferret n’est pas toujours bien accueilli, certains reprochant aux propriétaires de s’accaparer le site et d’en faire un « ghetto pour riches ». Des propriétaires qui s’unissent pour se protéger de l’érosion, cela porte un nom, dont la simple évocation hérisse les poils de certains. L’ASA [Association syndicale autorisée, NDLR] « pourrait être une solution mais il lui faudrait des engagements de l’État », conclut Chantal Carrère-Cuny.

La salle des fêtes était pleine.

Crédit photo : Laurent Theillet

Pour l’heure, les initiatives sont plutôt individuelles, à l’image de Benoît Bartherotte qui construit, depuis des années sa propre digue, expliquant s’être inspiré d’Arcachon qui fit venir des pierres en train au début du XXe siècle. Les experts reconnaissent que cet ouvrage a stoppé l’érosion de la pointe, mais quid du Mimbeau. « Si vous n’aviez pas mis les pierres, le sable aurait été au Mimbeau ! » accuse dans le public un homme se vantant d’habiter sur le Bassin depuis très longtemps. « Mais la pointe aurait disparu », rétorque Benoît Bertherotte.

« Un défi collectif majeur »

Le débat s’anime dans la salle des fêtes, il est l’heure de donner la parole aux élus. C’est d’abord l’adjoint au maire de Lège-Cap-Ferret, Philippe de Gonneville, qui a assuré qu’il était pour l’heure « inimaginable de relocaliser les gens car les collectivités manquent d’outils réglementaires ». Alors l’heure est à la défense. La Ville a déjà remis du sable pour freiner le phénomène. « Une grande partie est partie c’est vrai mais que serait-il arrivé sans cela ? », interroge l’élu. Pour Vital Baude, conseiller régional EELV délégué au littoral, la grande responsable de l’accélération de l’érosion, c’est l’urbanisation.

« On a construit en oubliant que le littoral a une respiration propre », déplore-t-il. La question de la végétalisation a aussi été posée, certains spectateurs dénonçant l’arrachage de pins, bénéfiques dans la lutte contre l’érosion au profit d’oliviers ou de « palmiers ridicules ».

Les invités étaient répartis en trois tables rondes.Les invités étaient répartis en trois tables rondes.

Crédit photo : Laurent Theillet

Dans ce débat, assez technique, les échanges ont été nombreux, chacun étant désireux de faire connaître sa problématique ou ses interrogations sur un dossier, visiblement maîtrisé de tous. Certains en sont sortis déçus du manque de solutions concrètes apportées, d’autres, satisfaits, comme une représentante des Péris en mer qui a pu alerter les experts et les élus de l’importance de prendre en compte les risques pour les marins et les plaisanciers, notamment au niveau des passes. « Le scénario futuriste imaginé par « Sud Ouest » il y a quarante ans, faisant du bassin d’Arcachon un lac fermé a été écarté, je suis rassuré », s’amuse enfin un membre du public.

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Jean Mazodier (Habitant) Association Protection et aménagement de Lège-Cap-Ferret. À la tête d’une association regroupant près de 700 adhérents, Jean Mazodier a plaidé pour la création de plusieurs Association (s) Syndicale (s) Autorisées (ASA) sur le Presqu’île. Elles permettent aux propriétaires de se regrouper pour financer en cohérence les défenses. Il a aussi demandé « la mobilisation de tous », en indiquant que son association apporterait les réflexions de deux « scientifiques reconnus au plan international », Jean-Pierre Tastet universitaire et Louis Martin, spécialiste de la paléodynamique littoral.
Benoît Bartherotte (riverain). Association de défense de la pointe du cap Ferret. Hier, le défenseur de la pointe a rappelé comment il s’est lancé dans la construction de cette digue qui protège le cap Ferret et qu’il continue à conforter. Il a notamment évoqué la cartographie du PPRL de 2001 qui a été établie par une étude Sogreah/Larag de 94/95, reconnue comme base de travail par l’Etat. Elle fixait la prévision de recul du trait de côte de la Pointe à échéance de vingt et cent ans. Et en 2014 ce recul aurait dû être selon ce PPRL de l’ordre de 360 mètres. Or, il n’en a rien été et on le doit à ces défenses.
Alain Féral (expert). Ancien chef du bureau d’études du Port de Bordeaux (PAB). Ce scientifique réputé est notamment le coauteur d’une étude de 1997 sur les défenses à la pointe, Sogreah—PAB, qui fait aujourd’hui « référence » selon l’Etat et doit servir de base à pour la révision du PPRL (plan de prévention des risques littoraux). Il a rappelé que cette étude proposait plusieurs solutions pour enrayer l’érosion à la pointe, et notamment l’une d’elles consistant à allonger de plusieurs dizaines de mètres le musoir (c’est-à-dire le bout) de la « digue Bartherotte ».
Camille André (expert). Chargé de mission risques littoraux au GIP Littoral Aquitain. L’État, la Région Nouvelle-Aquitaine et leurs partenaires ont créé, en 1996, l’Observatoire de la Côte Aquitaine (OCA), dont le BRGM est l’un des deux opérateurs techniques avec l’ONF. C’est un outil d’aide à la décision, dont fait partie Cyril Mallet. Ce dernier a rappelé que le phénomène d’érosion est complexe, multiple, concerne toute la côte qui est soumise à de fortes contraintes. Il a pris du recul en revenant notamment sur les évolutions du Bassin d’Arcachon jusqu’à 1000 à 2000 ans en arrière.
Cyril Mallet (expert). Ingénieur en risques côtiers à l’Observatoire de la Côte Aquitaine. Créé en 2006, opérationnel depuis 2009, le GIP Littoral Aquitain réunit les services de l’État et les collectivités territoriales de la côte aquitaine. Cet expert a notamment expliqué comment se construisent en quelques années les stratégies de lutte contre le recul du trait de côte, en partant du national, puis au niveau régional, et enfin au niveau local et notamment la stratégie de défense de Lège-Cap-Ferret, qui est élaborée en concertation avec les différents acteurs.
P. de Gonneville (élu). Premier adjoint au maire de Lège-Cap-Ferret. Philippe de Gonneville a résumé hier la stratégie locale de gestion du trait de côte, qui permet d’obtenir des financements. Elle comprend une étude d’amélioration de la connaissance du fonctionnement hydro-sédimentaire du bassin, un inventaire de la faune et de la flore, une étude de faisabilité pour la relocalisation du poste de secours de l’Horizon et de la gare du petit train, les travaux de lutte active souple (accompagnement des processus naturels, travaux de confortement dunaire, etc.)
Vital Baude (élu). Écologiste et conseiller régional, délégué au littoral. L’élu régional a insisté sur la montée inéluctable du niveau des eaux avec le réchauffement climatique, et l’inutilité d’espérer construire « un mur de l’Atlantique » devant l’océan. Il a rappelé que la Région soutiendra seulement des mesures de protection respectueuses de l’environnement et en particulier toutes les méthodes dite douces pour tenter d’enrayer au maximum le processus de l’érosion. Mais pour lui, il ne faut pas « se faire d’illusion sur ce qui va se passer » dans les prochaines décennies.

Source: www.sudouest.fr

https://www.sudouest.fr/2019/06/08/debat-sud-ouest-l-er-osion-a-lege-cap-ferret-6184584-2733.php